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La Bretagne, ses langues et moi.

À l’école j’étais française, forcément. À la maison, il ne fallait pas parler “patois” pour bien réussir ses études et ensuite réussir dans la vie. Arrivée à Paris à 20 ans pour faire des études, Le Directeur de l’EFES (École de Formation d’Éducateurs Spécialisés – 1954) me dit “Vous, vous êtes Bretonne”. Sans doute. Mariage. Deux ans au Maroc. Un invité : “Je n’ai jamais mangé d’aussi bonne charcuterie et d’aussi bonne pâtisserie qu’à Dinan, en Bretagne. De déménagements en déménagements la Bretagne me manque. Vous savez : la mer, le vent, la pluie, le crachin, la brume, le soleil entre les arabesques des nuages… Prénoms bretons pour nos enfants qui arrivent. Pour le marquage, pour la récupération de l’héritage. Retour à la “maison”. Orgie de festoù-noz de randonnées, de festivals, de rencontres. Je suis bien ici, partout chez moi. Avec mes deux filles adolescentes : crash courses, apprentissage du breton. De stages en stages ou “dre-scrid” j’apprends j’oublie je re-apprends, je re-oublie. Mais : Licence de celtique et licence d’histoire et Breton pour une de mes filles. Puis Diwan et div yezh pour mes petits enfants. Et doctorat “Économie et culture” pour l’aînée de mes petits enfants. Et mon plus grand plaisir : ils parlent breton durant nos rencontres. L’aîné de mes enfants, lui, s’est tourné vers le Gallo… et la librairie. Et moi, j’écris, je réfléchis. La vie est courte et longue, suivant les moments. L’histoire est en marche. Voilà que la mondialisation nous invite à revenir chez nous dans notre héritage pour pouvoir exister sans se perdre de vue dans le géant fourre-tout de la finance, de l’économie, des malheurs, des mensonges et des incertitudes politiques, des guerres et des attentats. Voilà que nous sentons bien que nos réponses doivent se ré-enraciner dans notre histoire et notre géographie pour construire une nouvelle démocratie de proximité capable de nous protéger et de nous laisser disposer de nos moyens d’existence sans se les faire voler par des mains invisibles. Construisons la Bretagne ! Réparons nos frontières, récupérons l’héritage celtique (européen !) puis breton qui est le nôtre. Je lutte contre la malédiction de la soumission !
Colette
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Témoignage autobiographique.

Je suis né à Paris, de parents tous deux nés à Paris aussi. Mon père était né d’un père occitano-basque et d’une mère britto-française. Ma mère était la fille d’une immigrante serbe.
Bien que née à Paris, elle n’a parlé que le serbo-croate jusqu’à l’âge de 6 ans (et elle m’a confié qu’encore aujourd’hui, bien que parlant couramment le français, sa pensée est structurée en serbo-croate). Pensant que cela me porterait préjudice,  elle a refusé de m’apprendre sa belle langue. Mon grand-père paternel, s’il parlait couramment autant l’occitan que le basque, ne les a pas transmis à ses enfants. J’étais donc dès ma naissance voué au monolinguisme français.

Ayant déménagé aux confins de la Bretagne et de l’Anjou à l’âge de 2 ans, j’ai longtemps ignoré la bretonnité de cette région, d’autant plus que le Pays nantais avait été arraché à la Bretagne depuis quelques décennies.
Pendant toute mon enfance, je supportai sans broncher la propagande parisianiste en cours d’histoire, la trouvant normale et, avec cette naïveté typique des enfants, l’idée que l’on puisse nous mentir à ce sujet était tout simplement inconcevable. Ainsi, j’ai cru à “nos ancêtres les Gaulois” (que j’imaginais francophones, bien évidemment), à l’héroïsme de Jeanne d’Arc, à la glorieuse révolution des droits de l’homme par les gentils sans-culottes contre le grand méchant roi, à la grandeur de Napoléon, à l’humanisme de Jules Ferry.

C’est à 14 ans que le déclic est arrivé. Nous parlions de l’issue de la Première Guerre Mondiale, des nouveaux États formés et du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Petrograd, Berlin et Vienne s’étaient partagés la Pologne un siècle plus tôt ; pour autant, les Polonais n’étaient pas devenus automatiquement des Allemands ou des Russes. Leur langue et leur culture, leur ethnicité, faisaient d’eux une nation. Idem pour l’Irlande. Idem pour les Arabes de l’Empire ottoman. L’Autriche-Hongrie était l’exemple parfait de ce qui ne pouvait pas être une nation : Allemands, Hongrois, Tchèques, Polonais, Roumains, Slovaques, Ukrainiens, Slovènes, Croates, Serbes, Bosniaques, Italiens, Juifs et Roms y vivaient et étaient tous décrits par le professeur comme des “nationalités”. C’est là que j’ai commencé à douter. Cette Autriche-Hongrie ethnologiquement si composite, ne renvoyait-elle pas à la France ?

Je me suis renseigné, j’ai beaucoup lu. J’ai vu que si les anciens habitants de la Grande-Bretagne s’appelaient “Bretons”, ce n’était pas un hasard. Que si les Corses et les Alsaciens étaient parfois traités de “ritals” et de “boches”, ce n’était pas non plus un hasard. J’ai regardé sur des cartes l’évolution des frontières françaises, quelle n’a pas été ma surprise quand j’y ai constaté que le Languedoc fut annexé en 1229, la Gascogne et la Provence au XVe siècle, la Bretagne en 1532, et l’Alsace, la Lorraine,  le Roussillon, l’Auvergne, la Corse, la Savoie, Nice… plus tard encore !
En parallèle, j’ai constaté que la France avait annexé d’immenses territoires : les bassins du Saint-Laurent et du Mississippi qui constituaient la Nouvelle-France, le Viet Nâm, certains ports de l’Inde, la moitié de l’Afrique… aucun de ces territoires ne fait partie de la France, et la France serait indivisible ? On m’aurait donc menti ? Et, cela voulait-il dire que la France pouvait s’agrandir autant qu’elle voulait ? Me documentant sur un sujet furtivement évoqué en quatrième, je me renseignai sur la guerre de Vendée. Lisant les exactions commises par l’armée de la République française, je fus totalement dégoûté de ce régime qui prétendait avoir inventé les droits de l’homme. Perplexe, je décidai d’en parler avec mon professeur d’histoire, lequel me répondit que la nation française n’avait pas de bases ethniques mais qu’elle était basée sur des valeurs telles que la démocratie, les droits de l’homme, la devise Liberté-égalité-fraternité…

J’étais encore plus perplexe qu’auparavant. Si la nation française n’avait aucune base ethnique, pourquoi avoir imposé la langue d’une des ethnies de France à toutes les autres ? En quoi le fait de parler des langues différentes pouvait-il donc rendre les hommes inégaux ? Comment pouvait-on prétendre se baser sur les droits de l’homme en commettant des crimes contre l’humanité ? Comment une nation pouvait-elle s’accaparer des valeurs universelles et les faire siennes et uniquement siennes ? Je venais de comprendre que la France avait fait passer son nationalisme pour de l’universalisme. L’année suivante, je partai vivre chez mon père en Gascogne.

Dès lors, je fis donc clairement la distinction entre un État et une nation, entre la citoyenneté et la nationalité. Je m’attachai alors de convaincre mon entourage que l’histoire officielle était de la propagande, un tissu de mensonges, un catéchisme d’endoctrinement. Par des parallèles avec d’autres nations, ou des scénarios dystopiques alternatifs, je m’efforçais d’ouvrir leurs yeux. C’était peine perdue. On leur a dit que les cygnes étaient bleus, ils les voyaient donc bleus et refusaient catégoriquement de voir leur blancheur.

Je fus traité d’arriéré, d’illuminé, d’affabulateur, de passéiste archaïque, d'”indentitaire régionaliste”, de néo-nazi, de replié identitaire raciste et xénophobe, de communautariste, et au contraire de traître à la France (“ma patrie” selon eux), de valet de la mondialisation, de complice de l’hégémonie “anglo-saxonne”…

Je découvris en même temps que j’avais vécu pendant des années en Bretagne sans même le savoir. En dépit de mon nom de famille on ne peut plus gascon, je ne me sentais pas chez moi en Gascogne à cause de l’accueil qui m’y avait été réservé (pour des raisons toutefois totalement étrangères à ma prose, je ne m’étalerai donc pas sur ce sujet), ce qui me fit me sentir breton, et vouloir œuvrer pour l’indépendance de la Bretagne. En effet, si elle avait été indépendante, pourquoi ne le redeviendrait-elle pas, puisque les peuples ont le droit de disposer d’eux-mêmes, puisque au cours du siècle dernier, un nombre impressionnant de nations européennes s’étaient émancipées ?
Je subis l’opposition de mon père, qui avait pour argument que je n’étais pas breton (seulement un huitième de sang breton dans les veines) et que j’étais français, point barre. Cet argument puait le racisme : je n’étais pas breton “de pure souche”, je n’avais pas le droit de lutter pour l’émancipation de la Bretagne. Cet argument revenait à dire que même le plus “bleu-blanc-rouge” et franchouillard des immigrés de seconde génération (comme un certain Nicolas S., fils d’un immigré hongrois) n’étaient pas français. Et ensuite, les habituels poncifs du genre : repli identitaire, complot euro-américano-sioniste, atteinte à l’indivisibilité de la France, ou encore le fait que nous serions trop pauvres ou que notre “région” serait trop petite pour être indépendante. Des arguments balancés par des gens avec des œillères.
J’appris à mes dépens qu’il ne fallait pas contester le catéchisme nationaliste républicain français, et que les idées déviantes étaient malvenues dans l’enseignement secondaire.

Quand je parlais d’occitan, et de l’imposition de la langue française, une camarade de classe me rétorqua d’une manière suffisante : “Si l’occitan c’est la langue d’ici, pourquoi j’ai jamais entendu personne le parler ?”
Quand je fis part de mon envie d’apprendre le breton, les railleries furent nombreuses. “C’est une langue morte”, “c’est du patois”, “un dialecte inutile sans grammaire ni littérature”, il est bien sûr impossible de penser et d’exprimer des choses abstraites en breton… Un de mes oncles me déclara d’ailleurs : “on est en France, tu parles français, c’est tout.”

Je parle aujourd’hui français, j’ai un niveau d’anglais convenable, un assez bon espagnol, j’apprends le breton, dans une moindre mesure l’italien, le catalan et l’occitan (sous ses formes languedocienne et gasconne), et j’aimerais pouvoir apprendre le gallois et le serbo-croate qui m’a été confisqué. Je laisse donc ces incultes méprisants et arrogants dans leur monolinguisme francophone, ponctué de rudiments d’anglais, d’allemand et d’espagnol.

Certains ne savent pas ouvrir leur esprit et se donner la peine de réfléchir à ces questions sans passer par le prisme de la machine à cloner qu’est l’Éducation nationale française.
Nicolas

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